Mesurer mieux entraîne-t-il plus de formation ?

Une intuition contre-intuitive

En 1865, l'économiste William Stanley Jevons observait quelque chose d'inattendu : l'amélioration de l'efficacité des machines à vapeur n'avait pas réduit la consommation de charbon en Angleterre. Elle l'avait, au contraire, considérablement augmentée. Le raisonnement semblait pourtant solide — si une machine consomme deux fois moins pour produire le même travail, la consommation totale devrait diminuer. Mais ce raisonnement omettait un mécanisme fondamental : l'efficacité accrue rend l'usage plus attractif économiquement, ce qui élargit la demande bien au-delà des gains d'efficience initiaux. L'effet rebond absorbe les économies réalisées, et les dépasse.

Ce paradoxe, depuis nommé effet Jevons, traverse deux siècles de débats en économie de l'énergie, en écologie industrielle, en urbanisme. Il surgit partout où l'optimisation d'un usage entraîne une expansion inattendue de ce même usage. Il mérite d'être exploré sérieusement dans le contexte du modèle IMPACT et de la Fresque de l'Apprentissage Organisationnel — non pas comme une certitude, mais comme une hypothèse de travail intellectuellement stimulante.

La mécanique du paradoxe, traduite en formation

Pour que l'effet Jevons s'active, deux ressorts sont nécessaires. Le premier est l'effet rebond proprement dit : ce qu'on utilise mieux, on en consomme davantage, parce que le coût perçu de cet usage diminue. Le second est l'effet d'expansion de la demande : de nouveaux acteurs, qui ne participaient pas à l'usage faute de lisibilité ou d'accessibilité, entrent dans le jeu.

Appliqué à la formation professionnelle, le raisonnement initial pourrait se formuler ainsi : si le modèle IMPACT permet un meilleur diagnostic de l'apprentissage organisationnel — c'est-à-dire s'il rend visible ce qui était auparavant opaque —, alors il rend la formation plus défendable comme investissement stratégique, ce qui pourrait en augmenter le financement plutôt que de simplement l'optimiser.

Ce glissement mérite d'être décomposé avec précision.

Ce que le diagnostic IMPACT rend visible — et pourquoi c'est décisif

La difficulté structurelle de la formation professionnelle n'est pas, au fond, un problème de coût. C'est un problème de visibilité. Les directions générales qui réduisent les budgets formation ne le font pas parce qu'elles sont convaincues que la formation est inutile — elles le font parce qu'elles ne disposent pas d'instruments pour voir ce qu'elle produit réellement. Dans un arbitrage budgétaire, ce qui n'est pas mesurable est ce qui est sacrifié en premier.

C'est précisément ici que le mécanisme jevonsien pourrait s'activer. Un radar dimensionnel IMPACT — qui positionne une organisation sur les six dimensions — Intégration, Mobilisation, Pratique, Analyse, Changement et Transition — transforme un ressenti diffus en signal lisible. Et les signaux lisibles appellent des décisions.

Plus précisément : une organisation qui découvre, via le diagnostic, qu'elle est en zone critique sur Changement et Transition — les deux dimensions que Kirkpatrick ne capture pas — ne tire pas de là la conclusion qu'il faut former moins. Elle tire la conclusion qu'elle a formé autrement qu'elle ne croyait, que ses dispositifs ont produit des effets qu'elle ne documentait pas, et que la prochaine étape logique est d'investir dans des dispositifs plus exigeants, plus longs, plus coûteux. L'amélioration de la capacité diagnostique ne comprime pas la demande de formation — elle légitime l'investissement dans des dispositifs transformationnels que les outils précédents ne permettaient pas de défendre.

Ce n'est pas encore le paradoxe de Jevons au sens strict. C'est un mécanisme de révélation de valeur cachée : ce qui devient mesurable devient défendable, et ce qui devient défendable devient finançable.

Les deux faces du paradoxe : l'expansion et ses limites

L'intuition est solide, mais elle appelle plusieurs nuances qui en précisent la portée réelle.

La première concerne la direction de l'effet rebond. Jevons suppose une expansion de la demande — mais le paradoxe peut aussi se retourner. Un meilleur diagnostic pourrait tout aussi bien révéler que certaines formations sont redondantes, mal ciblées, ou chroniquement inefficaces sur des dimensions critiques. Si l'organisation découvre qu'elle investit massivement dans des dispositifs qui n'activent ni Mobilisation ni Pratique, la réponse rationnelle n'est pas nécessairement d'en faire davantage. C'est d'en faire moins mais autrement. L'effet rebond positif — plus de formation — n'est pas automatique. Il dépend de la lecture que font les décideurs du diagnostic, et de la culture organisationnelle dans laquelle cette lecture s'inscrit.

La deuxième nuance concerne l'élasticité de la demande. Le paradoxe de Jevons fonctionne dans des marchés où la demande répond effectivement à l'amélioration de l'efficacité. Dans la formation professionnelle, cette élasticité est loin d'être garantie. Les budgets formation sont souvent contraints par des logiques politiques internes, des dispositifs réglementaires, des cycles budgétaires annuels sans lien avec la qualité perçue des formations. Un diagnostic IMPACT, aussi précis soit-il, pourrait butter sur des plafonds structurels que la lisibilité accrue ne suffit pas à déplacer.

La troisième nuance est peut-être la plus importante, et la moins évidente. Elle concerne la condition d'activation de l'effet. Pour que la lisibilité accrue déclenche plus d'investissement, il faut que les décideurs aient préalablement intériorisé que le problème était un problème de visibilité — et non un problème de budget ou de conviction sur l'utilité de la formation. Si une direction réduit les budgets formation parce qu'elle estime que la formation ne produit pas de valeur démontrable, un meilleur outil de démonstration peut effectivement changer la donne. Mais si elle les réduit par contrainte financière pure, ou par désintérêt structurel pour le développement des compétences, le radar IMPACT ne déclenchera pas l'effet attendu. La condition d'activation du paradoxe n'est pas technique — elle est culturelle.

Un vecteur d'expansion moins visible, mais peut-être plus robuste

Il existe un autre canal par lequel le mécanisme jevonsien pourrait opérer, plus modeste dans son ambition mais peut-être plus solide à court terme. Il ne concerne pas directement les budgets formation des organisations clientes, mais le marché des compétences en facilitation et en diagnostic.

Si la Fresque de l'Apprentissage Organisationnel se développe et que le réseau d'animateurs certifiés s'étoffe, chaque animateur plus efficace dans sa capacité à poser un diagnostic IMPACT devient un vecteur de demande élargie. Les organisations qu'ils accompagnent découvrent des dimensions qu'elles ne formalisaient pas. Elles identifient des besoins qu'elles n'auraient pas formulés sans le diagnostic. Elles engagent des conversations stratégiques que le vocabulaire précédent ne permettait pas d'initier. L'expansion de la demande se produit alors non pas par augmentation mécanique des budgets, mais par création de nouveaux espaces de conversation où la formation redevient un levier stratégique visible.

C'est peut-être là la lecture la plus fidèle au mécanisme de Jevons dans ce contexte : ce n'est pas l'efficacité du diagnostic qui crée l'expansion, c'est la diffusion du diagnostic qui crée de nouveaux usages de la formation là où elle était auparavant invisible.

Ce que cette hypothèse dit du modèle IMPACT

Il convient d'être précis sur le statut de cette réflexion. Le modèle IMPACT est un modèle formalisé et conceptuellement robuste, mais encore expérimental. Aucun déploiement organisationnel documenté ne permet, à ce stade, de valider empiriquement les effets décrits ici. Ce que le paradoxe de Jevons offre, c'est un cadre de pensée pour anticiper des dynamiques possibles — pas une loi que l'expérience aurait confirmée.

Ce qui est plus certain, en revanche, c'est le mécanisme de départ : rendre visible ce qui était opaque change la nature des décisions possibles. Un diagnostic dimensionnel ne remplace pas une volonté politique d'investir dans l'apprentissage organisationnel. Mais il lui donne une forme. Il transforme une conviction floue en argument structuré. Et dans les organisations où la formation cherche encore sa légitimité stratégique, c'est souvent la condition qui manquait.

Le paradoxe de Jevons suggère que l'optimisation mène à l'expansion. Pour la formation, la formulation la plus juste serait peut-être : la lisibilité mène à la décision, et la décision — quand les conditions culturelles sont réunies — mène à l'investissement. Ce n'est pas un paradoxe. C'est une opportunité qui attend ses conditions d'activation.

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